Interview imaginaire : Gaston Chaissac
Exposition Chaissac & CoBrA, Musée Soulages, Rodez 2021. Crédit photo: Sophie Mouchet
Gaston Chaissac, pouvez-vous nous décrire Hélène Guinepied ?
Mademoiselle Guignepied était la châtelaine de Saint-Moré. Elle était professeur de dessin. Elle avait de l’autorité, c’est normal compte-tenu de son statut social. Les châtelains sont toujours au-dessus des autres. Elle était d’un tempérament enthousiaste. Elle ressemblait à la sœur de Luc Benoist (le conservateur du musée de Beaux-Arts de Nantes). Elle dessinait bien. Vous remarquerez que je dis « Guignepied », c’est l’orthographe du nom de cette famille, avec deux « g ». Mademoiselle Guignepied a fait le choix d’enlever le deuxième « g »… Je me demande pourquoi !
Son frère Paul avait acheté ce château en 1916, mais les Guinepied étaient d’origine paysanne. Hélène Guinepied n’était pas du tout aristocrate, vous ne le saviez pas ?
Non je ne le savais pas du tout ! J’ai pensé que comme elle habitait au château, elle était forcément au-dessus de nous tous. Son frère dont vous parlez était apiculteur. Elle avait aussi ses petits ennuis ! Le vent avait emporté son chapeau dans la Cure, c’est la rivière qui passe à St-Moré tandis qu’elle se rendait à bicyclette à ses affaires. Elle l’avait remplacé par un vieux feutre d’homme après s’être donné la peine d’y broder une jolie fleur.
Comment avez-vous rencontré Hélène Guinepied ?
Ma grande sœur Georgette (elle a 10 ans de plus que moi), boursière avait des examens à préparer mais elle n’avait pas un bon niveau en dessin. Mademoiselle Guignepied vint lui donner de cours de dessin à domicile, chez nous, 1 rue de Paris à Avallon. Je suis né dans cette maison. Avallon est tout de même à 17 kilomètres de Saint-Moré, c’est un bout de chemin ! J’ai assisté à ces leçons, ce qui ma familiarisé avec l’art et l’artisanat. Mlle Guignepied a vu mes dessins et m’a fait beaucoup de compliments, ce qui m’a fait très plaisir, je méritais peut-être ces compliments. En tout cas j’y ai cru ! D’une certaine manière, sans Georgette je n’aurais jamais rencontré Mlle Guignepied et je ne serais peut-être pas devenu artiste. Je l’ai écrit à Georgette, elle a eu un rôle important.
Quel âge aviez-vous ?
J’avais alors 7 ans je crois, c’était vers 1917, parce que je venais de quitter la maternelle. Je venais d’entrer dans la classe enfantine.
On raconte que Jean Dubuffet la connaissait aussi ?
Oui, mon ami Dubuffet, dans sa jeunesse, a eu lui aussi des leçons de dessin de Mlle Guignepied. Il avait 19 ans, c’était en 1920, elle en avait alors 37. Il était à ce moment en vacances à Saint-Moré, après avoir quitté l’Académie Julian qui ne lui plaisait pas. Mlle Guignepied s’est promenée avec lui, lui a fait visiter la grotte du père Leleu, un ermite qui vivait à Saint-Moré. Elle lui a expliqué ses idées sur l’art, et il a été enthousiasmé par ce qu’elle lui a dit. Il est devenu peintre lui aussi, un strapasson, comme moi ! Il est retourné plusieurs années de suite en vacances à Saint-Moré parce que la région lui plaisait. Et il avait un camarade qui était là aussi, Lucien Bézardin. Il l’avait rencontré à l’académie Julian.
Connaissiez vous déjà Jean Dubuffet à l’époque ?
Non, pas du tout ! Je n’avais que 10 ans en 1920. Nous nous sommes rencontrés en 1946, bien longtemps après, c’est une drôle de coïncidence !
Pensez-vous avoir été influencé par Hélène Guinepied ?
On peut dire que j’ai compris les idées et les théories sur l’art de Mlle Guignepied, dès mon enfance. Elle nous a poussés Dubuffet et moi sans le savoir vers l’art brut, mais je préfère l’expression de « peinture rustique moderne ». Notre expression artistique vient peut être de ce qu’elle nous a enseigné. Je me demande si elle se doutait à l’époque que Dubuffet et moi serions devenus de grands artistes : Quand on énonce des théories nouvelles comme l’étaient les siennes, voilà ce qui peut arriver sans que ça soit prévu, on fait germer quelque chose sans le savoir… Dans le fond ce n’est pas étonnant que je sois devenu peintre après l’avoir rencontrée.
Votre manière de peindre vient-elle d’elle ? Vous cernez vos formes de noir, comme elle.
Écoutez, c’est vrai que l’on retrouve des points communs entre nous : le cerne noir, l’encre de Chine, les aplats de gouache…. c’est difficile à dire, je ne peux pas l’affirmer avec certitude. D’autres peintres ont utilisé le cerne noir par exemple. A commencer par Dubufffet ! Mais aussi Rouault, Miro, Picasso, les Nabis, Hunziker… Et ils n’ont pas rencontré Mlle Guinepied. Mais il est vrai que je ne sais pas pourquoi j’utilise ce cerne, parce que Otto Freundlich ne peignait pas comme ça, lui….
En quoi consistait la méthode d’enseignement de Mademoiselle Guignepied ?
C’était très original : Je suis sûr qu’elle n’était pas diplômée en arts, parce que sa méthode de dessin était très différente de ce qui s’enseignait à l’école.
Je vais vous surprendre, mais Hélène Guinepied a étudié à l’école des Beaux-Arts de Paris de 1909 à 1917.
Oui je suis très surpris, parce que sa méthode n’avait rien d’académique ! Cette méthode était surprenante, nouvelle. On n’avait pas le droit d’utiliser la gomme car on devait dessiner bien du premier coup. Un débutant comme moi y a adhéré sans problème, mais je pense que quelqu’un qui aurait eu un bon niveau d ‘éducation artistique aurait été choqué. Ça ne me dérange pas d’avoir été surpris, je dirais même que j’aime ça. C’est intéressant d’essayer une nouvelle méthode, d’expérimenter. Mlle Guignepied était un peu bizarre mais elle était complètement dans son époque, elle était sûre qu’un enseignement nouveau du dessin ferait des miracles. Elle avait une certaine naÏveté mais elle était très déterminée ; elle avait la foi !
Êtes vous restés en contact par la suite ?
À partir de 1938 Je lui ai écrit plusieurs lettres parce que je ne l’ai pas oubliée, mais elle ne m’a jamais répondu. Il est vrai que reprendre contact plus de 20 ans après… Et puis j’ai quitté l’Yonne vers l’âge de 16 ans pour ne plus y revenir.
J’ai l’impression que vous n’êtes pas au courant, mais Hélène Guinepied est morte en 1937.
Alors elle n’a jamais reçu mes lettres ! Je ne savais pas qu’elle était morte. Voilà qui explique son silence ; j’avoue que j’étais un peu déçu. Je me demande si sa famille a gardé mes lettres, si elle les a jetées, ce qu’elles sont devenues.
En tout cas j’ai parlé d’elle dans mes lettres à plusieurs de mes correspondants : Dubuffet bien sûr, mais aussi Luc Benoist, André Bloc Iris Clert, Robert Archeneau, Jean L’Anselme… Elle a été mon premier contact avec l’art alors vous comprenez…
Je parlais souvent d’elle avec mon amie et critique d’art Renée Boullier.
Merci Gaston Chaissac.
Merci à vous !
Gaston Chaissac disparaît en novembre 1964, à l’âge de 54 ans : 27 ans après Hélène Guinepied morte elle aussi, à 54 ans.
(Source : 9 lettres de Gaston Chaissac entre 1950 et 1963 - Écrits de Jean Dubuffet - Renée Boullier, NRF 1973).